Une grande solitude m’emplit - ou plutôt, s’empare de moi - quand débute mon escapade hivernale annuelle. Au creux du sein d’une Provence éternelle et embaumée, dont la peau striée de vignes et l’haleine de lavande ne cessèrent de me bercer durant l’enfance, j’y trouve et prison et refuge, année après année. Solitude, et non pas solipsisme, quoiqu’au bout de quelques jours - ou serait-ce des semaines ? - les deux termes se confondent dans un grand flou éclatant. S’habituer à être seule, puis ensuite le désirer. Ou s’y accoutumer, sûrement.
Douce hôtesse, tendre aubergiste, ma belle maîtresse du sud-est m’accueille chaque mois de décembre bien apprêtée : elle sait que je lui viens brisée, amputée à nouveau d’un espoir amoureux.
Loyale, pourtant, elle ne mentionne guère mes fautes répétées. Si ce n’est que lors de certaines nuits fiévreuses, quand sa folie se manifeste. Envenimée, incontrôlable, elle me fouette, me heurte alors violemment de mes torts par voie d’un mistral déchaîné.
Mais le lendemain, tout est oublié, et la caresse de la brise s’en va embrasser un pin parasol, qui à son tour peint sur la pierre de la maison une ombre lactée, signature concluante d’un pardon m’étant adressé.
Solitude, donc. Naissante d’abord, puis grandissante, trépidante, hâtive de m’imprégner de son visqueux poison, elle s’immisce dès le matin sous mes paupières, s’étend jusqu’à ma gorge nue pour me lacérer les hanches, les cuisses et le sexe. Elle s’y arrête toujours. Après tout, inutile d’aller plus loin : la porte de l’amour étant donc handicapée, quel intérêt de poursuivre la croisade contre le plaisir à deux ?
Ça y est, elle m’enveloppe. Mes prunelles commencent à saigner. Je m’abandonne à la douleur, allongée sous la tiédeur de ma propre peau. Elle sera bientôt lisse, froide, et belle ainsi. J’aime bien penser qu’on me retrouvera toute vêtue de marbre. Seule, oui, mais exquise car intacte.
Je suis lasse. Sentiment familier, la solitude. Et la lueur de la fougue amoureuse, autrefois si vivace, je la sens déjà meurtrir, dépérir. Un soir, elle tirera enfin sa révérence. S’éteindre. Verbe dont le pronom est personnel et réfléchi.
Solitude, chère amie. Je ne t’en veux plus. Comme moi, tu es incomprise, impossible, imparfaite. Comme moi, tu n’es pas espérée. Personne ne pleure non plus ton absence lors d’un voyage lointain. Nul ne te maudit parce que tu hantes ses pensées, et que tu l’incapacites à vivre sans toi. Solitude, finalement, m’appartiens-tu ? Serait-ce donc toi, la moitié manquante à mon semblant d’existence ? Peut-être. Tu ne me le diras jamais, ça du moins j’en ai la certitude. Tu n’aimes pas la compagnie. Mais au moins, jusqu’à la fin je le sais, demeurera ma douce et tendre, ma belle Provence.