lundi 23 octobre 2017

Réalité onirique

Il était intense, comme un coucher de soleil après une tempête au printemps. Ses yeux à eux seuls suffisaient à réveiller la brûlure du désir, de la douleur. C'étaient les vaisseaux d'un drame sentimental en devenir. Deux globes bleu azur, limpides, brisés seulement par quelques éclats pourpre, et qui semblaient détenir l’entièreté du monde sous un voile de cils de jais. Sa bouche était celle d’un chérubin, tracée par le pinceau d’un artiste, rougie par la sensualité; faite pour mordre, pour susurrer, et pour aimer. C'était un être autour duquel on ne pouvait s’empêcher de s’abaisser à un certain instinct animal, celui de la méfiance, par peur d’un jour le voir arraché à soi. Tout perdre.

Son pas, gracieux et félin, était la preuve de sa gourmandise, son refus à la monogamie. Et ses pupilles écumaient rapidement les rues, les terrasses des cafés, les pistes des boîtes de nuit à la recherche d'une Autre: une entité plus vivante, au parfum sucré, qui lui donnerait la réalité du rêve, et non pas juste l’illusion. Car il n’était pas un homme entier, mais l’assemblage d’une multitude de voyages, d’expériences, et de souvenirs cousus ensemble par un fil de passion, empreinte éternelle des femmes avec qui il avait été précédemment, qui languissaient sous sa peau pour faire battre son coeur. Il ne supportait pas l’ennui, ni la monotonie de la vie, la vraie, et acceptait uniquement des visiteurs éphémères dans la sienne pour combler le gris sale d’une existence banale. Des individus de passage, tristes divertissements aux visages flous, dont l’occupation se limitait à son amusement, à voiler la vérité du monde, et à flouter celle-ci dans un jeu de miroirs. Si il avait été un livre, c'est Sagan qui l’aurait écrit.

Moi, je ne voulais pas faire partie de ces poussières temporelles. J’aurais voulu être la Muse, la Seule, sa drogue indispensable; celle dont le manque ne pouvait que mener à la fatalité. J’aurais voulu me démarquer, être dotée du don inné qu’est cet hypnotisme, ce certain je ne sais quoi que revêt la femme irrésistible, qui fait du prédateur la véritable proie.

Mais c’était lui le véritable maître de cette valse des corps et de l’esprit. Au bout de ce qui aurait pu être un souffle, une poignée de secondes, son toucher m’était déjà devenu enivrant et nécessaire, comme un verre de vin autrefois, avant notre rencontre… quand il n’était pas encore étoile et moi orbite. L’étreinte serrée de ses bras, la caresse dure de son regard m’étaient devenus seuls plaisirs, remèdes uniques à mon manque d’amour propre, caractéristique culte à la génération mélomane et mélodramatique des millénaires. Je me remémore ses doigts ondulant autour de mes seins, puis les frissons qui en résultaient simultanément, florissant au contact de sa peau. Et son être en moi, délicieux moment de chute, où le mental s’abandonne enfin au physique; quand l’éternité semble palpable, après tout. L’entremêlement de la force et de la vulnérabilité, les deux moteurs contraires du monde, qui délaissent leur véhémence mutuelle le temps d’un instant, en s’enlaçant, pour faire éclore cet elixir universel, cette synesthésie ultime qu’est l’orgasme.

Au fond, l’addiction reste inchangée: seul le navire qui l’aborde sur les rives de la santé émotionnelle s’orne d’un nouveau visage. Et nul ne vous prévient à l’école des dangers de l’amour. On s’empresse d’informer la jeunesse, fruit d’innocence, du nombre de morts causés par l’alcool et l’héroïne, mais on s’abstient de donner les statistiques vertigineuses de ceux et celles qui ont péri par coeur brisé, cette maladie virale, cancer redoutable de l’humanité ancienne, moderne et post-moderne sûrement, dont le remède unique est l’annihilation des dernières particules de force ayant la chance d'y avoir survécu.

Si la destruction mène inéluctablement à la création, alors me voilà artiste à la carrière illustre. Depuis ce début de la fin, la totalité de mes atomes s’unissent chaque seconde pour former un cri de lamentation interne - triste chorale chétive. Ils se multiplient dans cette vibration des voix pour ensuite se déchirer, comme le tissu de mes organes, devenus engins moisis dans un corps vidé. Mon corps. Autrefois havre de bonheur, éclairé par la lueur de mon espoir amoureux, il demeure aujourd’hui comme espace creux, sombre et lugubre, aux airs d'hôtel en bord d'autoroute.

Pour toi, c’était court, agréable, léger—comme le premier café-clope du matin. Un moment parmi tant d’autre, une parenthèse à collecter, à rajouter à l’amas de petits bouts de tissus émotionnels qui te composent, et font de toi un semblant d’être, une illusion parfaite. 

Mais moi, je ne suis plus qu’un produit défectueux, dénué de ce qui faisait de moi une femme, une vraie de vraie, non pas une poupée factice comme celles dont tu aimes t’entourer maintenant que tu cherches l’amour dans l’esthétisme; que tu aspires aux romans à l’eau de rose. Je te déçois, je sais : je ne suis pas faite de poudre d’astres, ni d’étincelles. Je suis faite de sang, d’eau tiède, d’urine et de transpiration. 

Je suis réelle ; mais pour toi, cela se traduit par la conséquence désastreuse d’un monde imparfait. Et pourtant, quand j’existais, j’étais satisfaite par cette vérité pure. J'aimais qui j'étais. J'étais fière de mes cicatrices. 

Mais maintenant, je n’en veux plus. J'ai plongé tête première dans le terrier du lapin blanc. Et au comble du cliché de la femme heurtée, je cherche désormais l’artifice. Je cherche la facticité. 

Et par-dessus de tout, je cherche la douleur.


Parce que la douleur, c’est tout ce qu’il me reste de toi.

mardi 15 août 2017

Et ta peau



Courbé comme une demi-lune,
Mon être s’abandonne à tes caresses,
Et ta peau, véritable elixir d’extase,
M’entraîne vers des rêves divins.

Tu m’effleures, tout en moi frissonne,
Ton toucher enlace les battements de mon cœur
Et pendant quelques instants, je vois que tu le sais,
Tu sais que je t’appartiens.

Je me languis de l’absence de tes mains,
Et les délices des effluves de ton parfum
Qui me rappelle le feu de bois, comme un souvenir
Qui n’existe que si tu es là.

Sans toi le temps et le monde se redessinent
Mais n’esquissent qu’un tableau incolore
Seule ta peau-- il n’y a qu’elle qui le puisse--
Redorer le soleil de l’existence.

Mais tu es loin, et je ne suis qu’une déchirure
Du papier brûlé éparpillé dans le vent
Glacial, le même que celui d’un cauchemar
Que suis-je si tu ne me le dis pas ?

Je vacille, je chavire, je ne sais plus
Depuis quand je ne fais que survivre,
Je te cours après, comme après un papillon,
Il y a déjà longtemps que tu t’es envolé.   

Fiévreuse, délaissée par ta ferveur, ta passion
Je ne suis plus que l’ombre de notre passé
Et j’erre dans les rues de la ville fantôme
Où nous vivions auparavant, tous deux.


mercredi 22 mars 2017

Elle est la muse du monde

Elle a des yeux parsemés d’aurore et de crépuscule
L’esquisse de son sourire trace des rues pavées d’argent
Elle les vide ou les remplit à sa guise, comme un caprice
Qu’elle répand sur les marches de Montmartre.

Sa robe est couverte de baisers, ceux des amants
Qu’elle a croisés en traversant le Pont des Arts
Et sa peau satinée marque quelques cicatrices
Abandonnées par le murmure des cœurs brisés.

Elle a l’audace d’être délicieuse et fatale
Comme une cigarette dans un moment de nostalgie
En hiver, lors d’une promenade au Parc Monceau
Lorsqu’on se languit des caresses du passé.  

Son corps ondule comme la Seine
Elle n’est pas femme, elle est poésie
L’éclat de son rire est scintillant
Comme les soirs sur le Boulevard Saint-Germain.

L’été, on la décore de fleurs en forme d’amour
Qu’elle offre à la brise joueuse parmi les toits
La nuit, la Tour Eiffel lui susurre tous ses secrets
Et elle écoute, bercée par l'écho tendre de sa voix.

Les hommes la suivent dans la pénombre et l'ivresse
Puis lui offrent le café et la passion au petit matin
Elle les embrasse et le temps s’arrête, comme un tableau
Sur lequel elle aurait peint ses souvenirs.

Son chagrin se manifeste par le flot de ses larmes
Et sa tristesse découle pendant plusieurs saisons
Puis elle tombe amoureuse, souvent au printemps
Et sa mélancolie sèche sur les trottoirs chauds de bonheur.

Elle est l’astre autour duquel le monde tourne et survit
Elle est tienne, elle est mienne, elle est nôtre
Elle est les monuments, le vin et l’insouciance
Son nom résonne comme une parfaite symphonie :


Paris, Paris, Paris.