Le temps bleu
J’entrevis
par la fenêtre un tableau d’astres et de ciel bleu. La nuit, voile solitaire et
omniprésent, dessinait l’ombre des cèdres, tissait le murmure des hautes herbes
entremêlées au vent. Et les figures de mon imagination avaient bondi au creux
de cette toile, s’étaient tapies parmi les vignes, attendaient patiemment, avec
dessein de vice ou non, que je les rejoigne. Une invitation à l’obscur, à
l’occulte, qu’est la nuit. Mais aussi aux songes. Ceux d’un souvenir autrefois
lointain, ou d’un désir jamais formulé. A l’heure où le soleil tire sa
révérence somptueuse, striée d’une caresse d’or cuivré, puis se retire
aisément, le tombeau des secrets nocturnes s’ouvre et éclaire les coeurs naïfs
tandis que s’éteint la raison.
La
mienne, du moins. Car si la promesse d’une soirée revêtissait l’hermine
d’impératrice dont se pare l’espoir - surtout lorsque passée en bonne compagnie - je
finissais généralement par m’y perdre. Ou plus précisément, d’y délaisser mon
bon jugement. Oui, la nuit me délie, et tandis qu’elle s’écoule et que le
champagne coule et que les rires se lient, moi je flotte. Pas n’importe où,
mais sur un nuage d’heures confuses, de minutes et de secondes bousculées. Sur
le tapis volant d’un temps bleu, que l’on ne veut plus jamais quitter.
A
la dernière arabesque du crépuscule, quand l’appel de la nuit retentit, un
navire vient se heurter contre les piliers de ma raison et m’emporte parmi les
flots. Inutile de préciser qu’il coule. A chaque fois. Pourquoi donc y revenir,
nuit après nuit? Il ne faut pas oublier que ma raison s’est éclipsée. Elle
reviendra demain à l’aube. Mais comme après avoir inhalé les effluves de
l’opium, rien ne sert de lutter. Une fois saisi par le temps bleu, le mieux est
d’y céder.
Alors
tout peut recommencer.