lundi 24 décembre 2018

Le temps bleu


Le temps bleu

J’entrevis par la fenêtre un tableau d’astres et de ciel bleu. La nuit, voile solitaire et omniprésent, dessinait l’ombre des cèdres, tissait le murmure des hautes herbes entremêlées au vent. Et les figures de mon imagination avaient bondi au creux de cette toile, s’étaient tapies parmi les vignes, attendaient patiemment, avec dessein de vice ou non, que je les rejoigne. Une invitation à l’obscur, à l’occulte, qu’est la nuit. Mais aussi aux songes. Ceux d’un souvenir autrefois lointain, ou d’un désir jamais formulé. A l’heure où le soleil tire sa révérence somptueuse, striée d’une caresse d’or cuivré, puis se retire aisément, le tombeau des secrets nocturnes s’ouvre et éclaire les coeurs naïfs tandis que s’éteint la raison.
La mienne, du moins. Car si la promesse d’une soirée revêtissait l’hermine d’impératrice dont se pare l’espoir - surtout lorsque passée en bonne compagnie - je finissais généralement par m’y perdre. Ou plus précisément, d’y délaisser mon bon jugement. Oui, la nuit me délie, et tandis qu’elle s’écoule et que le champagne coule et que les rires se lient, moi je flotte. Pas n’importe où, mais sur un nuage d’heures confuses, de minutes et de secondes bousculées. Sur le tapis volant d’un temps bleu, que l’on ne veut plus jamais quitter.
A la dernière arabesque du crépuscule, quand l’appel de la nuit retentit, un navire vient se heurter contre les piliers de ma raison et m’emporte parmi les flots. Inutile de préciser qu’il coule. A chaque fois. Pourquoi donc y revenir, nuit après nuit? Il ne faut pas oublier que ma raison s’est éclipsée. Elle reviendra demain à l’aube. Mais comme après avoir inhalé les effluves de l’opium, rien ne sert de lutter. Une fois saisi par le temps bleu, le mieux est d’y céder.
Alors tout peut recommencer.

dimanche 2 septembre 2018

Extrait de roman

Comme toute histoire qui se veut belle, je l’ai rencontré pour la première fois en été. A l’aube du mois d’août, précisément, lorsque la notion de travail s’évapore enfin en simple souvenir; qu’on se découvre pour les vacances un engouement d’une intensité qui fait presque oublier la réalité des choses. Pour moi, cela s’est fait dans notre maison de vacances familiale, au Sud, dans un petit creux de verdure et de vignobles entre Avignon et Carpentras. Un havre de calme et de volupté, au doux nom des Seyrels, où s’entremêlent la caresse chaleureuse du soleil et le murmure plus ou moins docile du mistral saisonnier. Perdue parmi plusieurs chemins lointains et inconnus, notre ferme réaménagée se dressait, solitaire et grandiose, et nous attendait chaque été. Elle rappelait une belle femme triste, par sa peau de briques crémeuses, fissurées, et ses volets bleu clair, tels des yeux limpides voilés de larmes. A elle seule, elle représentait toute l'enfance. Toute mon enfance.
Des parties de cache-cache dans les champs d’oliviers aux cueillettes de cerises parmi les longues herbes pâles, dont mon frère et moi rentrions au soir les doigts teintés de pourpre, elle avait tout vu, tout observé, tout surveillé. Et chaque été, elle permettait à ce que je m'éloigne quelque temps de l’existence morose et conforme que mène l’écolière parisienne à l’année. Encore aujourd’hui, je voue une préférence pour les tâches de fruits, plutôt que l'encre.
Ainsi, à l'arrivée annuelle des beaux jours, Les Seyrels venait me couver de la réalité et m’enseigner l’évasion. En y repensant, ce n’est donc pas si étonnant que ce soit là-bas, en cette saison, que je me suis mise à l’aimer, lui.

Je venais d’avoir vingt ans, et si cela peut paraître tard pour ce que je vais raconter, je n’avais jamais vraiment connu l’amour. Rien, ni même de simples flirts, d’histoires à avouer à mes amis, tard le soir, les joues rougissantes et le coeur encore chaud. Seules avais-je à mon compteur quelques vulgaires amourettes, qui sur le moment semblaient dignes d'être tirées de la plume de Musset, mais au final n’étaient que le fruit surestimé de mon imagination romantique.

Pourtant, j’étais loin d’être prude, ou timide. Au contraire, j’aimais énormément la compagnie masculine. Les hommes tout court. Au point où je leur consacrais une place primordiale au sein de ma vie, avant même les études et l’amitié. Une place qui s’avérait toujours peu méritée, après coup, car évidemment exacerbée par mon envie d’étancher mes échecs amoureux en sublimant une banale conquête.
Avant de le rencontrer, je papillonnais donc dans Paris, jonglant la compagnie d’un écrivain peu talentueux, rencontré en boîte de nuit, avec celle d’un fils de noblesse dont la richesse financière dépassait largement celle d’esprit. Sans vraiment y apporter d’importance, sinon celle que j’accordais à bannir l’ennui.