Mon tourment n'a connu de plus grande ambiguité que dans le théâtre vivant que renferme les eaux luisantes de la ville de Venise.
En effet, dès lors que j'y suis, mon esprit se départage entre des élans de bonheur inouï, semblables à ceux que ressent l'être intoxifié, et un mal-être grandissant, qui me déchire et me laisse agonisante, en proie à des larmes d'incompréhension. Pourquoi n'ai-je pas été née d'un souffle passé, dans une ère où l'amour, la grâce et l'art étaient uniques guides d'une vie?
Venise me berce d'illusions tandis que je me perds dans ses rues serpentueuses, ces veines sanguines qui entremêlent nos deux cœurs. Ces derniers jours, il m'est arrivée de parcourir les étages abandonnés des pallazi veniciens et d'y entrevoir une vision ancestrale, tirée des pages romanesques de Casanova. J'imaginais dans ces salles vides un déferlement d'hommes et de femmes qui dansaient, m'invitant à les rejoindre dans ce bal majestueux. Et je me mêlais à la foule colorée, les yeux fermés, enveloppée par le parfum embaumé des dames de cour de l'époque. Ainsi, pendant un instant, j'avais rejoint le rang des Élus, ceux qui détiennent la clé de ce secret si bien gardé.
Est-ce si mauvais que de préférer le rêve à la réalité? Si ça l'est pour les autres, je peux agréer avec certitude au fait que cela est nettement pire pour soi, car j'aurais préféré respirer en dehors d'une cage dorée.
Telle est donc la raison pourquoi Venise est pour moi une amante empoisonnée: ses baisers sucrés me semblent réels, mais lorsque j'essaie de les lui rendre, je n'enlace qu'un souffle glacial, un fantôme.
Venise est un théâtre dont les acteurs sont des spectres masqués. Ainsi, j'y sommeille, enchaînée par une part de rêve et une part de réalité.
Venise, tes canaux me noient. Tes lumières étiencelantes m'aveuglent et ta beauté m'étouffe.
Venise, je veux mourir d'ivresse en aspirant tes eaux, je souhaite m'abandonner à l'intérieur de toi et y demeurer jusqu'à ce que je devienne un de ces fantômes qui te nourrissent.
Je veux être une de ces comédiennes dont le corps brûle mais l'âme demeure à jamais.
"Un vero viaggio di scoperta non è cercare nuove terre, ma avere nuovi occhi." Marcel Proust