lundi 3 février 2014

Un corps de papier


Je connais une fille qui a un corps de papier. Elle a des yeux glacés; figés. Elle a un coeur qui a été mâché et déchiré. Elle a une lueur éteinte autour d'elle, bleuâtre sur ses bras frêles qui tiennent difficilement son corps nu.
Avant, lorsque son ignorance était son bonheur, on la confondait avec le soleil, et on sourire à lui seul éclipsait le ciel doré. Quant à elle, ses yeux reflétaient la beauté que la candeur souffle sur chaque être et objet.
Cette fille a fait l'erreur que l'Homme commet presque invariablement: elle s'est mêlée aux flots de ses sentiments et s'est laissée être emportée par le souffle de ses émotions. Elle a été curieuse, affamée de savoir et de découverte. 
Elle est revenue de cette exploration ensanglantée, brisée, anéantie. Dès lors, son œil bienveillant a revêtu un voile sombre, luisant du sang de ses plaies encore ouvertes.
Elle s'est relevée, cette fille au corps de papier, et elle s'est forgée une paroi autour de son âme pour empêcher sa façade d'une fois encore la tromper. Elle s'est jurée qu'elle ne sentirait plus rien, qu'elle serait insensible aux cris désespérés de son passé ou aux tourments sans relâche de ses émois.

Je connais une fille qui a un corps de papier. Elle noie ses peines dans ses cicatrices et ne veut rien ressentir. Elle a peur de sa propre autodestruction. Elle est seule, entourée seulement par des corps sans visages, des relations creuses, des mots envolés.
L'humanité est affamée d'une certaine attention qui renvoie à un un besoin bestial. L'Homme a besoin de satisfaire ses désirs et ses envies, sans quoi il se perd dans sa propre nostalgie enfantine. Il veut atteindre un climax abstrait, frôler les cuisses d'un bonheur inouï qu'il se croit capable de domestiquer. L'Homme veut rattraper le temps perdu, il veut oublier d'apprendre, négliger l'intelligence qu'il a désormais. Il veut retourner en enfance, il veut redevenir heureux. Pourtant, il est animal lui aussi, guidé par ses instincts, submergé trop tardivement par ses regrets.

Je connais une fille qui a un corps de papier. Elle se fuit et se perd pour ne pas connaître la souffrance. Elle est l'une de nous, un produit conforme à cette identification de l'Homme moderne. 
Ainsi, elle s'enfuit pour échapper à son échec. L'échec de ne plus pouvoir atteindre cette euphorie ultime que l'on caractérise de "bonheur".
Dessin par KRIZIA BELLOZA